Une improvisation de l’émir El-Hadj Abdel-Kader

         Le rôle politique de l’Emir finit avec l’année 1847. Les gouvernements français et marocain, réunis contre lui pour une action commune, prirent alors d’énergiques mesures « dans cette sorte chasse contre le moderne Jugurtha, à la trahison près, trouva son Bocchus dans ABD-ER-Rahman ». en cette extrémité, l’émir tenta les voies diplomatiques. Rebuté par les autorités françaises qui refusèrent d’entrer en pourparlers, il fit un suprême appel au souverain musulman, autrefois son allié et son admirateur.

     A cet effet il délégua son lieutenant Mohamed Bouhamidi, qu’au temps de sa puissance il avait nommé gouverneur de Tlemcen. Cet homme, originaire de la tribu des Olhassa, fut un des champions de la guerre de l’indépendance soutenue pendant plus de quinze ans par la foi musulmane contre l’invasion chrétienne ; c’était aussi un loyal soldat à la magnanimité duquel les prisonniers français ont plus d’une fois rendu hommage. Voici quen a tracé Léon Roches, ancien interprète en chef de l’armée d’Afrique, qui fut en relations avec lui dès 1837 :

« Il a quatre ans de plus qu’Abdel-Kader ; c’est un théologien illustre. Sa taille est un peu plus élevée que celle de l’émir. Il est maigre et fortement musclé. Son teint est bruni par le soleil, sa barbe noire et bien plantée. Ses yeux sont remarquables par la longueur des cils qui modèrent l’éclat de son regard.

On lui reconnait un grand esprit de justice. Il s’est conduit noblement à l’égard des Coulouglis de Tlemcen, qu’il protè  contre les rancunes des Arabes et des Hadar (habitants de la ville).

C’est un des meilleurs cavaliers de l’Algérie. Il manie le sabre et le fusil avec une adresse merveilleuse ; il a de remarquables qualités militaires, courage, coup d’œil prompt, présence d’esprit, activité infatigable. C’est lui qui a dirigé toutes les attaques contre les Français dans la province d’Oran, surtout à la Tafna et à Sidi-Yacoub,…..Il est ardent et fidèle dans ses affections. Il aime par-dessus tous ses livres, ses chevaux et ses armes. »

     Bouhamidi partit au mois de novembre 1847 pour remplir la mission dont l’honorait la confiance de son maitre. Quand celui-ci vit s’éloigner la petite caravane, une mortelle angoisse lui serra le cœur. Eprouvé déjà par tant d’adversités, il en prévit de pires encore, et, sous l’impression d’une douleur poignante, il exhala sa plainte en une improvisation poétique. Ces vers, d’une  excellente facture, sont pleins d’une émotion vraie qui révèle l’état d’âme de leur auteur et prouve la sincérité de son inspiration.

                                         *كـــــــامـل *                                   

فلـدت يـوم البيـن جيـد مودعــي ****  دررا نظمت عقودها من ادمعي

وحـدا بهم حادى المطايا فلم أجـد **** قلبي ولا جلدي ولا صبري معي

ودعتهـــــم ثم أثنيـــت بحــــــرة **** تركـت معالــم معهـدي كالبلقعـي

يا صاح ع وانصت لأخبارالهوى **** حاشا لمثلك أن أقــول ولا يعــي 

انـي احـدث في الهــوى بغــرائب **** وعجائب حتى كأني الأصمعــي

يا نفـس قـد فـارقت يــوم فراقهــم **** طيب الحياة ففي البقا لا تطمعـي

« Le jour de la séparation, au moment de nos adieux, je suspendis à leur cou des colliers dont les perles étaient mes larmes. »

Quand, au son de la cantilène du chamelier, leurs montures se mirent en marche, tout défaillit en moi, le cœur, la force, la constance.

Adieu, m’écriai-je, et je me détournai en gémissant de voir nos lieux de réunion transformés en désert.

Je revins, inconscient du chemin parcouru. Ne m’interroge pas, et que tes pires ennemis aient un pareil retour.

Ecoute, ami, et rappelle-toi les accents que la passion inspire. Un homme tel que toi n’aurait-il point souvenance de mes paroles ?

La passion qui me domine s’exhale en merveilleux accents, tels que ceux d’un autre Asmaï.

Du jour de leur départ, o mon âme, tu perdis le charme de l’existence ; n’espère plus en prolonger le cours ! »

Ces tristes pressentiments n’étaient que trop fondés.

     Bouhamidi devait être bientôt empoisonné à Fez par ordre de l’empereur, en même temps que périssait à Taza son collègue Mohammed ben Aissa Berkani, ancien gouverneur de Médéa. Ainsi donc le Maroc, naguère l’asile des refugiés algériens, devenait maintenant leur tombeau.

     Tout était bien fini pour l’émir, il ne lui restait plus de place dans sa partie ou disparaissaient l’un après l’autre ses derniers fidèles, comme dans le vers du poète :

Chefs, soldats, tous mouraient, chacun avait son tour. 

Source : Une improvisation de l’émir El-Hadj Abdel-Kader par : F. PAORNI

Revue Africaine : Volume 40, Année 1896.

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