Une excursion chez Oulhaça et Trara

……Me voici de retour, cher ami, et je prends la plume tout aussitôt pour profiter des magnifiques impressions que m'ont laissées mes courses dans ce que j'appellerai le pays du diable. J'ai vu, depuis un mois que j'ai signé ma dernière lettre, j'ai vu des croquis, des ébauches, des coins du paradis terrestre ; et les ténébreuses horreurs de l'enfer me sont également apparues avec leurs fourmilières de démons, et leurs lugubres tableaux. Un vieux proverbe court nos campagnes de France, qui dit à propos des mauvais chemins : Le bon Dieu n'a jamais passé là. Je ne sais si Mohammed se promènera un jour partout où nous sommes passés, mais à moins que ce ne soit un grand artiste, il ne s'y plaira pas assurément. Tudieu! Quel pays de montagnes, mon bon ami, quelles convulsions volcaniques ! Que de beautés! Que d'horreurs! Quelle majesté émouvante et terrible! J'ai visité d'abord les Kabyles que les bulletins te font si féroces, si fanatiques et sanguinaires. J'ai fréquenté les austères habitants de Trara, et j'ai revu les Oulhaça (1), qui, en 1836, nous donnèrent cette magnifique sérénade ù coups de fusil qu'on appela l'affaire de Sidi-Yakoub(2), et où notre petite armée laissa le quart de son monde.

Je n'avais jamais vu de près les Kabyles, je ne connaissais des Arabes que le cavalier, l'élégant (le la plaine, et il m'a fallu profiter d'un moment de paix pour me glisser dans les gourbis des montagnards, el dans leurs charmants villages. Eh  bien! Toutes mes suppositions ont clé bouleversée», mises à néant par la visite intéressante que je viens de faire ù ces peuplades laborieuses et industrieuses.

Les Trara sont des chaînons de montagnes, des contreforts de l'Atlas qui longent la côte en obliquant du sud-est à l'ouest. Ces montagnes sont criblées île ravins qui pour la plupart n'ont pas moins de deux à trois cents mètres de profondeur. Lorsqu'on s'arrête sur la cime d'un rocher, et qu'on laisse tomber son regard dans ces gouffres bordés de broussailles, hérissés de rocs échancrés et grisâtres, on est tout émerveillé de voir au fond des entrailles de l’abime dés jardins entretenus avec un soin minutieux, des champs en plein rapport, des arbres chargés de fruit, des laboureurs courbés sur leurs sillons, et mettant a profit le plus petit morceau de bonne terre, comme font les paysans les plus pauvres el en même temps les plus laborieux.

On s'étonne de voir les habitations des Kabyles si éloignées de leurs terres cultivées, car ces habitations sont juchées sur des pics, ou creusées dans les flancs des rochers qui menacent de s'écrouler chaque jour; on cherche même par quels efforts, par quelle échelle ces hommes intrépides peuvent se rendre de leur foyer à leurs travaux, et on ne larde pas à découvrir, enroulés comme des couleuvres aux revers de la montagne, des sentiers étroits, rocailleux, croisés de broussailles et d'épines, et rongés par les pas de l'homme, qui, depuis les plus vieux siècles, ne cesse de les fréquenter assidûment. Les Kabyles font ce que faisaient nos châtelain» du moyen âge, ils se creusent un nid dans le roc, d'où leur» yeux perçants comme ceux de l'aigle veillent sur leur fortune. Que la guerre éclate dans ces contrées d'un accès que les Français seuls pouvaient tenter, et les Kabyles, embusqués dans leurs gourbis, retranchés dans leurs villages comme dans des citadelles, font rouler sur leurs audacieux assaillants une grêle de plomb et de pierres qui a garanti leur liberté et leur nationalité contre les Humain»

Le gourbi est une cabane de construction mesquine et d'apparence misérable, mais l'intérieur est muni de tous les meubles indispensables à une vie aisée. Tout y est propre, el on y découvre un esprit d'ordre, d'économie et d'entente du ménage qui rappelle la civilisation européenne» Les villages sont charmants, et ont une analogie vraiment agréable el frappante avec nos hameaux les plus riches. Les maisons sont basses, mais bien aérées; les rues sont étroites, mais propres et parfaitement entretenues : j'ai visité le petit village de Terben(3) chez les Oulhaça, et j'ai été surpris de sa propreté ; ses abords étaient couverts do meules de paille bâties avec une grande adresse, et ne différant de celles qu'élèvent nos fermiers que par la forme. Au heu d'être pointues, elles sont rondes, et pour que le vent qui souille quelquefois avec fureur dans ces montagnes no les épluche pas, les Kabyles ont le soin de croiser sur leur fuite deux grosses cordes au bout desquelles ils suspendent d'énormes pierres. Les habitants de Terben sont tous cultivateurs, et se servent de mulets plutôt que de chevaux pour leurs travaux. Le caractère du Kabyle est complètement opposé à celui du cavalier. Le cavalier est élégant dans ses formes, son langage, son costume et tous les dehors. Lorsqu'on voit les magnifiques chevaux qui sont entraves devant la lente, on entre sou» cette tente aven une haute opinion de la réception qui vous y attend ; cette réception est polie, obséquieuse, aimable, le plus petit chef ayant des allures de grand seigneur et une distinction tout à fait native ; mais la tente est enfumée, les tapis sur lesquels on s'assoit sont pauvres et souvent en lambeaux : tout manque sous cet abri, non pas seulement à l'agréable, mais à l'utile. Chez le Kabyle, on est reçu d'une façon plus bourrue; on ne trouve à échanger aucune pensée frivole et divertissante; mais la natte sur laquelle on couche est épaisse et bonne, mais l'air qu'on respire est sain, mais le kouskoussou et les pâtisseries qu'on mange sont excellents et délicats. Les femmes kabyles sont tous forts habiles à feuilleter les gâteaux. En un mot, il serait charmant d'avoir table ouverte chez les Kabyles, et de venir prendre son café et fumer sa pipe chez les cavaliers. Le sang est magnifique chez les montagnards; leurs femmes sont élégantes et ont les plus beaux yeux du monde, n'en déplaise à mes aimables compatriotes. Elles nattent leurs cheveux, sont fort blanches, et ne ressemblent nullement aux femmes des cavaliers, qui sont laides le plus souvent, et presque toujours en guenilles.

J'ai voulu visiter le pays où le général Cavaignac a livré ses brillants combats de 1845, et qui débouche chez les Oulhaça par la porte des Clous de fer(Bab-el-Senar)(4), nom bizarre dont l'origine s'est perdue, mais qui par son harmonie imitative, si j'ose le dire, va on ne peut mieux à l'endroit. Rien de plus horrible que ce chaos ! La nature y est dans un désordre tel, que l'esprit se confond et s'abime dans une contemplation muette et épouvantée.

Nous entraînes chez les Oulhaça, nous dirigeant sur Nedroma, qui est une petite ville moresque bâtie au pied des Trara et a l'ouverture de Bab-t'. Taza (coldeTaza).

L'un des officiers du bataillon avec lequel je marchais me raconta une anecdote touchante dans laquelle il avait malheureusement joué un certain rôle.

— Vous voyez cette gorge, me dit-il, c'est là qu'habitent les fractions de la grande tribu des Oulhaça. En 1845, la division de Tlemcen détacha une colonne dans celte contrée pour faire payer aux populations kabyles l'impôt à leur charge. Nous vînmes bivouaquer dans ce joli vallon, où nous fûmes bientôt environnés d'Arabes, qui, à notre grand étonnement, nous offrirent de leur acheter du vin. Nous goûtâmes de ce vin ; il était excellent, dépouillé, généreux, et nous le fêlâmes comme il méritait de l'être.

L'un des Kabyles nous apprit que ce précieux nectar avait été trouvé dans des barils que nos cantiniers avaient abandonnés sur la plage de la Tafna, lors de l'évacuation du camp d'Aarchsgoun(5) par nos troupes, en 1836. Les Arabes l'avaient recueilli dans de grands pots en grès, et conservé dans la prévision d'un retour des chrétiens, qu'ils savaient très-friands du doux jus de la treille.

Le Kabyle qui me donnait ces explications appuya, non sans malice, sur ce dernier trait, et me regarda en souriant avec cet air gaillard et réjoui qui va si bien au bun Silène.

— Qui t'a dit que les chrétiens fassent tant de cas de cette boisson? Où as-tu étudié leurs mœurs et remarqué leurs goûts? Est-ce dans ces montagnes?

— Non, me répondit-il, ce n'est pas dans ces montagnes, c'est dans les nôtres.

Et il acheva cette phrase dans le pur idiome du baragouin semi-provençal qu'on parle de Privas à Tournon, dans tout l'ancien Vivarais.

— Quoi ! m'écriai-je dans le même langage, vous savez le patois de l'Ardèche?

— Oui, me répondit le Kabyle en arabe, mais venez causer un peu plus loin, il n'est pas nécessaire qu'on nous entende.

Et lorsque nous fûmes à l'écart, mon homme reprit : Je suis des environs de Privas ; mon père était batelier à la Voulte-sur-Rhône, et bien enfant, fatigué de caboter d'une rive à l'autre du grand fleuve, je m'abandonnai à son courant sur un petit bateau et descendis jusqu'à la Camargue. Là, je pris service à bord d'un chasse-marée qui courait la côte d'Espagne, et nous fûmes tous jetés par un coup de vent sur les brisants d'Aarchsgoun. Accueilli par les Kabyles qui eurent pitié de mon enfance, j'ai grandi parmi eux, j'y ai pris femme, je me suis fait mahométan, j'ai une nombreuse famille et je vis très-heureux.

Par un singulier hasard, continua l'officier, je suis également de Privas, et j'ai longtemps habité la Volte; cet homme, qu'on appelait Hamed en Afrique, et Jean Testas en France, avait de nombreux parents qui m'étaient connus. Mon accent l'avait frappé, et, comme on voit le vieux cheval d'escadron relégué à la charrue dresser l'oreille et gonfler ses naseaux en entendant un bruit de trompette, il avait senti battre son cœur en se voyant si près d'un pays. Nous causâmes longtemps, j'engageai fort Hamed à revenir parmi nous, ù se dépouiller de son haïck et à reprendre, dans nos rangs, le chemin de Tlemcen et celui de la mère patrie. Ses yeux se remplirent de larmes, et il refusa obstinément, parce que, disait-il, sa femme et ses enfants lui imposaient des devoirs qu'il ne pouvait oublier. D'ailleurs il vivait heureux, et son état, comparé à celui qu'il tiendrait à la Volte, touchait presque à l'opulence.

Nous nous séparâmes, et je remarquai que les Oulhaça s'empressèrent autour d'Hamed aussitôt que notre troupe se fut remise en marche.

L'année dernière, je fis encore partie d'une expédition qui s'enfonça dans ces gorges, toujours pour assurer l'impôt. Je demandai des nouvelles de Hamed dans son propre village, et j'appris qu'il avait été accusé devant le kaïd d'avoir comploté avec les Français, d'avoir longtemps parlé à l'oreille d'un officier, sans doute pour lui donner des renseignements sur le pays, et sur les ressources dont pouvaient disposer les habitants. Hamed, que son origine rendait suspect, ne put pas se justifier, et tout ce qu'il put dire de notre conversation ne parut que fabuleux et forgé à plaisir. On le condamna à mort, et le malheureux eut la tête  tranchée sous les yeux de sa femme et de ses enfants, devant la porte même de sa gourbi.

Comme l'officier achevait ces mots, nous débouchions dans la petite vallée de Nédroma, coin pittoresque chargé d'arbres fruitiers en vigoureuse végétation. Une fontaine excellente provient d'Aïn-Kebira, arrose les jardins de la ville et se distribue dans les maisons. Nédroma n'est habité que par des Maures et des Juifs qui font un grand commerce de grains, d'ânes, de mulets, de poudre et de balles de guerre, de laines et de vêlements tout confectionnés.

Eh bien! cette ville, d'un aspect extérieur si gracieux, si pittoresque et romantique, est au dedans aussi laide et aussi sale, aussi tortueuse, enfumée et malsaine qu'on peut l'imaginer. Les Maures y dominent, y sont les maîtres, et on a vraiment grand-peine, et il faut être porté de très-bonne volonté pour reconnaître en eux les descendants de cette race opulente et valeureuse, fière, ajuste titre, de ses lumières et de sa gloire, qui conquit l'Espagne et fit trembler la chrétienté entière.

Il m'arriva dans le logis qui m'était échu par hasard une aventure charmante à raconter, car elle peindra d'un vif coup de pinceau l'une des faces du caractère mauresque.

On m'avait assigné pour demeure la maison d'un Maure qui jouissait d'une belle aisance, et passait dans la ville pour un homme d'un grand jugement et d'un très-agréable commerce. C'était un beau vieillard qui, dès qu'il me vit, me prit en amitié, me fit asseoir près d'un brasero (il fait souvent très-froid dans les montagnes des Trara et chez les Oulhaça), et m'accabla de questions fort nettement posées qui m'attestèrent son intelligence. J'étais enchanté de mon hôte, et comme j'allais me séparer de lui pour prendre un peu de repos, je lui montrai du doigt un énorme morceau de fer armé de deux dents crochues. Ce morceau de fer n'avait pas une tache de rouille, et paraissait être l'objet de soins journaliers; il était placé sur un petit coffre, et reposait sur un tapis.

— Qu'est-ce donc que cela? demandai-je à mon hôte.

— C'est ma clef, la clef de ma maison.

— Mais ta maison ne ferme qu'au loquet, la porte n'a pas de serrure.

— Aussi n'est-ce pas de cette baraque que je te parle, c'est du palais de mes ancêtres, en Espagne

— En Espagne ! et dans quelle ville ?

— En Espagne !

Je ne pus pas tirer d'autre réponse de cet entêté, qui tenait de la succession paternelle une vieille ferraille venue de je ne sais où, et qui de génération en génération passait dans les mains patientes du dernier de la famille, destinée à ouvrir les portes d'un palais chimérique dans l'une des villes, aujourd'hui chrétiennes, du vaste empire des Kalifes.

J'ai raconté depuis cette anecdote, et il m'a été répondu que beaucoup de Maures gardent ainsi de vieilles clefs qu'ils prétendent tenir de leurs ancêtres émigrés d'Espagne. Ils attendent, dans une religieuse persévérance, que le jour de la restitution arrive, pour que, traversant le détroit, ils puissent rentrer dans leurs maisons, envahies par les chrétiens depuis des siècles.

Ce fait m'a paru d'une naïveté si charmante et d'une couleur si originale, que je l'ai noté sur mes tablettes afin, de te fournir le sujet d'un vaudeville à la façon de Chaa- baham.

Source : Livre Mussée des familles Troisième lettre, Courrier d’Afrique

De : A. De COKDRECOURT. (1847-1848).

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NOTES :

 

1)    L’auteur l’écrit Ouled Assas c’est-à-dire Oulhaça, j'ai corrigé le nom dans l'ensemble de ce paragraphe.

2)    Sidi Yacoub se trouve entre  le village de Sidi Rahmoune et le village de Chehabna, c’est là ou le général Arlange à livré une battaille contre l’Emir Abdel-Kader et ces soldats.                                                                                                         

3)    Tirban : un village qui se trouve près de la Zaouia d’El-Djazouli, commune Sidi Ourièche, daira de Oulhaça.

4)    Bab-el-Senar : ce trouve entre la Commune de Oulhaça El_Gheraba et la commune de Souk-El-Khemis (Café More), près de la commune de Honaine Wilaya de Tlemcen.

5)    Aarchsgoun : c’est-à-dire Rechgoun.

Commentaires (1)

1. bdjillal (site web) 01/05/2012

Bonne ballade.Je voulais apporter un rectificatif:la plaine au nord ouest de Nédroma s'appelle la plaine de Mézaourou et s'étend su 50 km de long jusqu'au djebel de M'SIRDA et au nord sur SOUAHLIA ET AU SUD djebel FILAOUESSENE merci

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