Excursion de Tlemcen à Rechgoun

1ère partie

A l'endroit où la Tafna se jette dans la mer, la côte, obéissant au mouvement des terres, décrit entre deux caps arrondis une légère courbe concave qui forme ainsi une baie peu profonde dont l'embouchure de la rivière marque précisément le milieu et le fond. Du cap de l'Ouest se détachent trois roches; la plus avancée est en même temps la plus forte, et à 1,800 mètres de son extrémité, vers le nord-est, vis-à-vis de la bouche même de la Tafna, s'élève l'île de Rachgoun.

A droite et à gauche, le rivage est dominé par les plateaux qui forment la masse générale du pays; seulement si à l'ouest ils sont assez éloignés de la rivière pour ne couvrir que l'extrémité occidentale de la baie, à l'est leurs falaises abruptes plongent presque immédiatement leur base dans les flots sur toute l'étendue de sa face orientale.

Ce sont ces roches, ces îlots, ces falaises et cette île qui ont fait donner à ce lieu par les Arabes le nom si caractéristique de H'archgoun, mot à mot, «  la rugueuse, la rocheuse baie, » nom qui s'applique non seulement au rivage, mais à tout ce qui environne l'embouchure de la Tafna2. Peut-être n'ont-ils fait du reste qu'imiter, répéter ou traduire une dénomination pi us ancienne, car nous avons vu Skylax désigner déjà l'île par l'épithète de Âkra, la haute, la rocheuse. H'archgoun a été défiguré comme tant d'autres mots, jusqu'au moment où on l'a écrit et prononcé définitivement comme nous le faisons ici, bien que cette orthographe rende assez imparfaitement la véritable forme du mot arabe; il eût mieux valu écrire Harchgoun, ainsi que le lit jadis le voyageur Shaw, en sacrifiant même la forte accentuation gutturale de l'H initiale; on se fût beaucoup plus rapproché de la manière dont le prononcent encore les Arabes, bien que quelques-uns aient cru devoir nous imiter et que tous entendent aujourd'hui fort bien le mot Rachgoun.

Quoi qu'il en soit, Harchgoun ou Rachgoun est un de ces lieux marqués fatalement du doigt de la nature, pour faire partie de la grande et éternelle nomenclature géographique du globe, et pour jouer un rôle dans les destinées d'un pays. Des considérations de différents genres peuvent les faire négliger pendant longtemps, des préoccupations pressantes peuvent même les faire oublier, mais il faut toujours y revenir, parce qu'ils font partie d'un tout qui ne saurait être scindé en deux parties sans en souffrir, de même que le corps souffre de l'ablation d'un de ses membres. Rachgoun est dans ce cas à l'égard de Tlemsên. Quelques remarques suffiront pour rendre cela évident.

Tlemsên est séparé d'Oran par une distance de 125,000 mètres ou 32 lieues, tandis qu'il n'est qu'à 55,000 mètres ou 12 lieues 1/2 au plus de Rachgoun, ainsi que je l'ai établi au commencement de ce travail d'après des données certaines.

Cette différence énorme dans les deux distances suffirait seule pour trancher la question, puisque isolément elle influerait déjà d'une manière considérable sur les frais de transport. Mais elle devient bien autrement significative lorsqu'on examine la nature des deux routes.

Le premier roule, après avoir traversé une région basse, s'élève vers le milieu de son parcours à des hauteurs telles (600 à 700 mètres), qu'après être parti du niveau de la mer, on a sous les pieds les sommets bleuâtres des montagnes entre lesquels on marchait un peu auparavant. Qu'on passe plus à l'est, comme le faisait l'ancienne route, ou qu'on se jette plus à l'ouest, les difficultés sont toujours les mêmes, si elles ne sont plus grandes. Pour s'en convaincre, il suffit d'étudier la carte du capitaine Karth. La nature du pays le veut ainsi, et, quoi qu'on fasse, il sera bien difficile d'éviter et de rapides montées et de longues descentes, qui se multiplient surtout dans cette partie de la route comprise entre A'ïn-Tmouchent et Tlemsên.

Entre Tlemsên et Rachgoun, rien de semblable ; on descend bien de 700 mètres au niveau de la mer, mais ces deux expressions extrêmes sont les deux termes mêmes de la route et se tiennent reliés par une pente pour ainsi dire indiscontinue, dans laquelle on reconnaît cependant deux grandes divisions : de Tlemsên au confluent de la Tafna et de l'Içer (Yasser), ou de 700 mètres à 100, en ligne droite, longueur 28,000 mètres, pente 21 millimètres par mètres; —du confluent à la mer, ou de 100 mètres à 0, sur une longueur de 22,000 mètres, pente 4 millimètres 1/2 par mètre. On voit que la première partie est la seule dont il y ait à s'occuper, puisqu'elle pourrait présenter de fortes différences de niveau. Hâtons-nous de dire qu'elles existent en effet à ses deux extrémités, mais que du côté de Tlemsen les travaux auxquels elles pouvaient donner lieu ont été exécutés pour la route de la Magrnia (Maghnia), dont la tête sera nécessairement aussi la tête de la nouvelle route de Rachgoun. Du côté du confluent des deux rivières, où il y a un autre fort rachat de pente, les difficultés ne sont pas sérieuses. Mais si, dans la partie de la roule qui suit la vallée, il n'y a pas à s'occuper des pentes, on y rencontre des obstacles d'une autre nature; ce sont quelques coupures à faire dans les flancs des berges, encore ces travaux n'ont-ils pas d'importance. J'ai oublié de dire qu'il y aurait un pont à construire sur l'Içer ou sur la Tafna.

Voilà ce que sont les deux roules; l'une, longue et difficile, dont on ne fera jamais une grande voie commerciale, et qui ne sera qu'une voie de communication politique; l'autre, facile, commode, courte, et qui, lorsqu'elle sera terminée, constituera une des meilleures routes de l'Algérie.

Ajoutons, comme élément indispensable à la discussion, que les voitures de roulage niellent au minimum «'a; jours pour se rendre d'Oran à Tlemsên durant la belle saison1, tandis qu'elles en mettraient à peine deux pour venir de Rachgoun; que le minimum du prix de transport d'un quintal métrique de marchandises d'Oran à Tlemsên est de 21 francs, tandis qu'il en coûtera à peine 8 par la route de Rachgoun.

D'après tous ces faits, n'est-on pas autorisé à dire que faire d'Oran le port de Tlemsên est un non-sens que les nécessités politiques peuvent seules excuser; que, placer le centre d'approvisionnement d'une ville dans un lieu qui en est à cinq grands jours de marche, est une anomalie qui ne saurait durer; qu'aller enfin chercher la mer si loin quand on l'a si près, est une absurdité qu'on ne saurait laisser subsister plus longtemps. Le véritable, le seul port de Tlemsen est Rachgoun ; vouloir qu'il en soit autrement, c'est créer pour cette ville une position qui a plus d'un résultat fâcheux. C'est à cela notamment que Tlemsên doit d'être la ville d'Afrique la plus affreusement approvisionnée en vins détestables; on y est à la lettre empoisonné, car il faut se résoudre, pour éviter les coliques, à boire de l'eau, qui est excellente il est vrai, mais toujours trop fraîche, ou s'abreuver parcimonieusement de vin du pays que le consommateur pris par la gorge a extrait difficilement et en petite quantité des vignes antiques du territoire, vin salubre au moins, qui console, parce qu'à travers sa verdeur un peu dure, on distingue aux dernières limites du goût des qualités naissantes dignes d'être plus tard finement appréciées. Mais nous n'en sommes pas là, et puis ce vin est encore rare; n'en a pas qui veut; il faut donc tourner des yeux attristés vers Oran, en jetant un regard de convoitise sur Rachgoun qu'on aperçoit très-bien des terrasses de Tlemsên. Mais Tlemsên ne souffre pas seulement de son éloigne- ment du quai de la marine oranaise quant au vin ; on y manque encore d'une foule d'objets nécessaires à la vie, ou ceux-ci y sont très-chers. Enfin la mer qu'elle voit bleuir un coin de son horizon, précisément autour de Rachgoun, lui est tellement nécessaire, qu'elle a été jusqu'à s'y rattacher un moment par Djerma-Ghrazâouât' (Nemours), petite baie assez mauvaise qui en est à75,000 mètres (17 lieues), et que l'on n'atteint qu'après avoir passé le haut col de la montagne de Bàb-Thaza (800 mètres) par des pentes habilement ménagées, mais en définitive longues et fatigantes pour une voiture chargée. Il faut trois jours pour parcourir cette distance en la coupant par la Maghrnia, parce que sur le chemin direct il n'y a aucun lieu de station. Aussi n'a-t-on pu employer cette voie de communication que dans des circonstances exceptionnelles.

' Dans les mauvais temps d'hiver il en faut quelquefois dix-huit et vingt; il n'est pas rare d'entendre dire alors que les voilures sont restées embourbées sur la route.

On ne saurait donc songer, ainsi que quelques personnes l'ont proposé, à faire de Nemours le port de Tlemsên.

La création de Rachgoun n'intéresse pas seulement les colons de Tlemsên.

                                                                     à suivre.................

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