De Tlemcen à Rechgoun 3part

Le camp, ainsi que je crois l'avoir observé, était sur le côté oriental de la baie. Coupé dans sa masse par un ravin dont je reparlerai, le plateau général forme entre ce ravin et la mer un promontoire qui domine l'embouchure même de la Tafna. Au-delà de ce promontoire, du côté de la mer, les pentes abruptes des hautes terres laissent entre leur base et la plage un passage que les flots couvrent de sables blancs et fins amoncelés en une masse énorme contre la falaise. Puis leur aspect change aussitôt, elles défaillent pour ainsi dire et décrivent un rentrant assez prononcé, dans lequel les débris des roches et le sable jeté par les lames ont formé une espèce d'amphithéâtre qui permet d'arriver assez facilement, même avec des chevaux, au sommet des berges élevées. Mais la côte ne tarde pas à reprendre son allure première, et elle s'avance droit au nord, sous la forme d'un mur aux flancs abruptes presque verticaux, aux pieds rongés et dégradés sans relâche par d'infatigables flots, comme si elle voulait de ce côté fermer la baie par une ligne plus nettement accusée.

D'une extrémité à l'autre, la crête dont je viens de décrire l'aspect conserve à peu près la môme élévation, 40 à 45 mètres, et un développement de plus d'un quart de lieue. 11 semble que la nature, en lui donnant celte égalité de plan et ces dimensions, ait prévu qu'un jour elle serait couronnée d'un ensemble de fortifications, de murailles et de tours, auxquelles cette base de si larges proportions donnerait quelque chose de grandiose, quelle que pût être d'ailleurs leur valeur intrinsèque. J'ai déjà dit l'effet qu'elles produisirent sur moi lorsque je les vis pour la première fois, et le temps n'a pas modifié cette impression, qui s'est retrouvée la même lorsque, dans une récente excursion, le 22 juin, j'ai eu occasion de les revoir pour les dessiner. Je vais essayer d'en donner une idée plus complète en les décrivant d'une manière sommaire.

Le système de fortifications formant la partie principale du camp de la Tafna a un développement total de 1,250 mètre divisé en plusieurs fronts qui se rattachent à trois ouvrages principaux : le fort Rapatel, à l'extrémité orientale, la Tour-du-Milieu, dont le nom indique assez la position, et le fort Clauzel, à l'extrémité occidentale. Extérieurement, c'est-à-dire du côté de terre, ces murs ont l'aspect de toutes nos enceintes à (eux rasants, c'est-à-dire un aspect assez insignifiant. A droite, lorsqu'on les regarde de face, on aperçoit, seulement au-dessus du fort Rapatel, la partie supérieure d'une tour élevée de forme quadrangulaire attribuée aux Espagnols, et qu'on avait fait rentrer dans la défense. Mais il n'en est pas de même du côté de la mer. Ici les trois parties principales ne montrent que des murs perpendiculaires ou à feu plongeant, percés de meurtrières, flanqués de tours dans le même style, légèrement noircis en certains endroits par l'action du temps, présentant enfin, dans leur ensemble, un faux air d'antiquité qui ajoute encore au prestige de leur position.

Descendons de ces hautes terrasses pour visiter le reste du camp. Dans le rentrant qui constituait sa partie la plus abritée, la plus remplie, la plus animée, auprès du débarcadère, le génie avait élevé deux ou trois grands bâtiments destinés à servir de magasins pour les subsistances et d'autres services; les colons avaient construit dans le voisinage, en pierres sèches légèrement cimentées, quelques petites maisons; on y avait aussi dressé des tentes destinées à répondre à quelques nécessités de campement. Les rapports entre cette partie inférieure du camp et la partie supérieure étaient établis au moyen d'un sentier tracé sur les pentes de l'amphithéâtre dont il a été question. Pour sortir de cette enceinte on était obligé de passer entre la falaise et un ouvrage qui, s'avançant dans la baie à quelque distance du village, couvrait le camp de ce côté. On le voit encore tel à peu près qu'il était à l'origine, avec sa charpente légère se dessinant en blanc sur le fond noir de ses murailles construites de matériaux d'une couleur qui a quelque chose de lugubre. C'est de ce côté qu'actuellement, comme alors, on pénètre le plus ordinairement dans le camp.

Au-delà de ce point la mer et les dernières eaux de la Tafna formaient une défense naturelle à laquelle on n'avait rien à ajouter, dominée qu'elle était d'ailleurs par les fortifications supérieures. Mais comme il avait fallu se rendre maître du cours même de la rivière, on avait élevé un peu au-delà de l'extrémité occidentale du camp (fort Clauzel) et à sa base, un petit front de fortification qui du pied de la falaise se prolongeait jusqu'au bord des eaux, dominées en ce point par un solide blockhaus en pierres, auquel répondait sur l'autre rive ce qu'on avait appelé le fort d'Arlanges. C'est en dedans et tout près de ce système de défense qu'aboutissait le ravin que j'ai mentionné au début de cette description, et qui faisait de la partie du plateau sur laquelle s'élevait le fort Clauzel un promontoire. Une quantité considérable de sable qu'y ont apporté les grands vents de la mer a contribué à en rendre la pente plus douce qu'elle ne l'était naturellement. Son flanc sud appartient à une masse que les commotions et l'action des eaux ont séparée du plateau dans ses parties supérieures, de manière à en former une haute colline de cent mètres d'élévation ; son sommet dominait le camp, ce qui obligea d'y établir un blockhaus et une petite redoute appelée fort Moustafa; on transforma ainsi le ravin en une véritable caponnière qui établissait une seconde et facile communication entre les bords de la rivière, les parties basses du camp et ses parties supérieures.

L'existence du camp delà Tafna, qui avait coûté tant de sang et d'argent, fut de courte durée. C'est une des plus malheureuses tentatives de cet ensemble de tergiversations et d'incertitudes qui constituent la première période de la question d'Afrique. Il fut sacrifié sans nécessité lors de cette négociation à laquelle la rivière doit seule sa célébrité, et dont je ne ferai pas l'histoire, du reste fort intéressante comme exemple de notre inexpérience en fait de choses orientales. On peut la lire dans l'ouvrage de M. le colonel Walsin Eslerhazy, que j'ai déjà cité.

Le traité fut conclu le 30 mai 1837, et ratifié le 15 juin. Le 4 de ce mois, le général Bugeaud avait quitté l'établissement, et le 12 juillet le méchouar de Tlemsên fut remis aux fondés de pouvoir d'Àbd-el-Kader.

Mais l'occupation de l'île de Rachgoun avait été maintenue, et elle ne cessa de l'être que deux ans après, alors que le fils de Mahi-Eddin, incapable de mettre un frein à son ambition, venait de perdre à jamais, par de folles tentatives, la belle position qu'il devait à notre débonnaire générosité.

A l'exception de l'étendue et de la position, je n'ai rien dit de cet îlot qui n'a actuellement qu'une certaine valeur historique, en attendant que la création d'un port lui donne une importance utilitaire plus grande, car par lui-même ce n'est rien. Il est plus long que large, ayant 755 mètres du nord au sud, et seulement 200 à 345 dans le sens opposé; sa superficie peut-être de 16 hectares 681. Aux regards il se présente comme un plateau légèrement bombé, dont la partie la plus élevée atteint, d'après le capitaine Karth, 60 mètres, et qui de toutes parts tombe sur la mer en falaises jaunâtres presque perpendiculaires d'une quarantaine de mètres. Du reste un sol pauvre, une végétation rare, maigre, pas un arbre, pas une goutte d’eau, des abords difficiles. On y débarque avec plus de commodité du côté de l'est. Lorsque de la plage l'œil se porte sur le flanc sud, il y découvre une petite ligne de constructions basses; ce sont les restes de l'ancienne caserne qui avait la forme d'un rectangle se développant autour d'une cour carrée. Pas d'autres traces d'ailleurs de la présence de l'homme. C'est cependant sur ce roc que nous avons entretenu pendant plusieurs années un fort détachement de troupes qui n'était qu'une menace sans aucun effet, que les Arabes venaient insulter sans cesse de leurs cris et de leurs fusillades inoffensives, qui ne pouvait même aller remplir un bidon dans la Tafna, et auquel il fallait tout apporter d'Oran depuis l'eau jusqu'au plus petit effet d'équipement. Comment s'étonner alors qu'au milieu de soldats ennuyés de l'isolement dans lequel on les laissait, un jeune fou ait un beau jour proclamé la république en pleine monarchie? La république à Rachgoun! Celle-là eût bien été la dernière des républiques, comme étendue et comme revenus, entendons-nous. Du reste c'était la faim qui avait produit ce beau coup de tête à la suite d'un raisonnement bien fait pour servir de point de départ à une pareille création. La monarchie, disait notre jeune tribun à ses soldats, ne nous donne pas à manger; eh bien! proclamons la république. Ce qui fut dit l'ut fait, mais on ne dit pas si cela contenta beaucoup l'appétit longuement aiguisé de ces nouveaux citoyens improvisés. On eut assez de raison pour ne pas donner suite à cet incident, bien qu'il fui devenu l'occasion de quelques faits assez graves.

Après le départ de nos troupes, Bou-Hamedi (Bouhmidi), le lieutenant d'Abd-el-Kader, livra les constructions du camp aux mains destructrices dés Arabes. Mais, à les voir aujourd'hui et en calculant ce que le temps a pu sur elles, il ne semble pas que l'ardeur des démolisseurs ait été bien vive ou que leurs moyens aient été bien puissants. Le poste de la rivière est celui des bâtiments qui a le plus souffert, bien que sa muraille centrale soit encore entière dans toute sa hauteur; le débarcadère, les magasins présentent de grandes parties presque intactes. Quant aux murs et aux terres des fortifications, lorsqu'on les voit de la rive gauche de la Tafna, à quelque distance de l'embouchure, on est frappé, ainsi que je l'ai déjà remarqué, de leur état de conservation. Elles le doivent surtout à la solidité des matériaux et à l'épaisseur des murs. La partie la plus remarquable à cet égard est l'ancienne tour espagnole qui fut sans doute élevée dans des circonstances moins fâcheuses que celles qui accompagnèrent le travail des constructions françaises, encore est-elle aujourd'hui singulièrement menacée par le mauvais état de sa partie inférieure, à la solidité de laquelle on a porté une rude atteinte. Le calcaire gris compacte, cette pierre qui constitue presque partout la formation la plus profonde des terrains de cette région, est le plus abondant des matériaux employés dans toutes ces constructions, et il donne même un air singulier à celles dont les ruines dorment silencieuses sur le rivage de la baie; on dirait qu'elles expient par un deuil éternel l'abandon dans lequel on les laisse.

La vue de ce camp, tracé d'ailleurs sur une large échelle, de ces ruines contemp-oraines que quelques- uns d'entre nous encore ont vues vivantes, produit sur l'esprit une impression assez triste. Cependant tout mouvement n'a pas entièrement cessé dans cette enceinte vouée à une destruction complète. Sur les pentes dégradées, qui de la plage conduisent au plateau, on voit des restes d'habitations en pierres sèches plus ou moins grandes bâties jadis par nos soldats; il parait que les pêcheurs espagnols qui fréquentent ces parages s'y réfugient quelquefois ; deux barques asséchées sur le sable montraient même qu'alors les propriétaires n'étaient pas loin; à l'entrée d'une de ces chaumières dont il restait encore une chambre, j'aperçus la tête d'un bouledogue bien décidé à défendre la propriété usurpée de son maître qui apparut bientôt près de là.

SOURCE : Excursion de Tlemcen à Rachgoun, par  0. Mac Carthy.

Publiée dans la Revue de l'Orient et de L’Algérie.

Commentaires (2)

1. berrahou (site web) 24/01/2010

moi aussi de oulhaça, j'aimerai bien te connaitre

2. amira 29/06/2010

Rechgoun est la meilleur plage de tlemcen ...

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