De Tlemcen à Rechgoun 2part

Il paraît que vers les premiers mois de 1842, les populations du cours inférieur de la Tafna firent quelques ouvertures dont l'objet était d'obtenir la présence de commerçants européens sur ce point. La question d'un débouché, cette question qui intéresse si puissamment et toujours les peuples producteurs, avait sans doute été le mobile de cette demande. Les Oulhaça et les Grossel peuvent être mis au nombre des travailleurs les plus actifs de la subdivision. Les Oulhaça élèvent beaucoup d'abeilles, dont le miel est renommé et avec raison; ils tissent de grands chapeaux de paille ornés de dessins colorés, et celle industrie leur appartient exclusivement.

Voici ce qu'on lit au sujet de la demande dont nous venons de parler, dans le Moniteur algérien du 5 juillet 1842 (n° 485) :

« Les habitants des deux rives de la basse Tafna (province d'Oran) sollicitent la création d'un établissement commercial européen à l'embouchure de cette rivière.

« Ce point fut autrefois l'un des meilleurs débouchés commerciaux de l'Algérie, principalement pour l'écoulement des grains de l'intérieur vers l'Europe.

« L'autorité est disposée à se rendre au vœu des indigènes et à traiter avec eux pour eu obtenir un territoire suffisant non seulement pour y établir des habitations et des magasins, mais aussi pour fournir aux nouveaux habitants des jardins et quelques terres à cultiver. Le génie militaire est chargé en ce moment d'étudier le terrain1 et de faire un projet d'enceinte pouvant permettre aux habitants de cet établissement de se défendre eux-mêmes au besoin et d'attendre des secours.

« Les Européens qui seraient dans l'intention de s'établir sur ce point et d'y obtenir des concessions, devront adresser leur demande à M. le directeur de l'intérieur à Alger. »

Personne, à ce qu'il paraît, ne répondit à cet appel, et Rachgoun, au milieu des préoccupations pressantes de la guerre, ne tarda pas à être complètement oublié par l'administration elle-même. Du reste la demande des indigènes, la sollicitude du gouvernement étaient véritablement inopportunes : nous étions à Tlemsên à peine depuis cinq mois (30 janvier 184-2).

A toutes les époques, lorsqu'on a voulu se rendre rapidement de la mer à Tlemsên, on s'est toujours dirigé sur l'embouchure de la Tafna. Il est probable que si Tlemsên eût eu sous les Romains l'importance qu'il a acquise depuis, une voie romaine eût relié les deux points. Quelques ruines échelonnées sur cette ligne semblent dire que cette communication a existé, bien qu'elle n'ait joué qu'un rôle secondaire. C'était sans doute une de ces voies de deuxième ordre comme en mentionne dans l'Est la Table Peutingérienne. Elle était probablement ainsi jalonnée :

Kala (Tlemsên).                       Kilom.        Milles romaim.

H'anaïa (ruines romaines).         10                 VIII

Station intermédiaire.                 13                  X

Messaouda (ruines romaines).    18               XIV

Siga (ruines romaines).                7                  V

Port de Siga (Rachgoun).             4                 III

                                 Totaux.             52              XL

En 1518, le colonel Martin d'Ârgoté, chargé par le comte de Gomarez, gouverneur d'Oran, de rétablir, au nom de Charles-Quint, le roi.de Tlemsên Bou-Hamrnou dans sa puissance, s'embarqua avec ses troupes à Mers- el-Kebir et vint débarquer à l'embouchure de l'a Tafna, d'où il gagna la capitale, guidé par les troupes indigènes.

Je sonde l'histoire contemporaine de la province d'Oran, et j'y vois cette nécessité de joindre Tlemsên à la mer, qui la regarde, se traduire par une série de faits militaires qui sont restés au nombre des plus remarquables des annales de la guerre algérienne. Que l'habile et consciencieux historien du Maghzen d'Oran veuille bien parler à ma place; je me réfugie avec empressement derrière son impartialité, parce qu'en définitive on pourrait m'accuser d'être, dans cette fameuse question de Rachgoun, juge et partie.

C'était en 1836. Le maréchal Clauzel venait de répondre enfin au cri d'alarme des Kouloughlis de Tlemsên.

L'occupation du méchouar par une garnison française ayant été décidée, il était du plus haut intérêt d'assurer les communications de Tlemsên avec la mer par une voie plus courte et plus facile que celle qui séparait cette ville du siège du gouvernement militaire. C'est dans cette prévision que le maréchal Clauzel avait fait occuper dès la fin d'octobre 1833 la petite île de Rachgoun qui commande l'embouchure de la Tafna et n'est séparée que de 12 à 13 lieues de Tlemsên. Pour compléter l'établissement de cette nouvelle base de ravitaillement, il restait à poser un poste fortifié sur les bords de la rivière en face de l'île occupée. Le maréchal gouverneur résolut donc de pousser une reconnaissance dans la direction de Rachgoun et d'aller déterminer lui-même le point où devraient être établis le camp retranché et les fortifications projetées. Il partit de Tlemsên dans les derniers jours de janvier, ne laissant dans la ville, pour la garder, que la brigade du général Perrégaux. Les cavaliers arabes auxiliaires, au nombre d'environ cinq cents chevaux sous les ordres de Moustafaha-ben-Ismail, marchèrent avec la colonne.

Mais, pendant les quelques jours qui s'étaient écoulés depuis le combat de Yebdar, l'infatigable activité d'Abd-el-Kader était parvenue à nous susciter de nouveaux ennemis, et le maréchal, obligé, par suite de l'insuffisance de ses forces, de se replier sur Tlemsên, ne put dépasser le confluent de la Tafna et de l'Içer1.

Rappelé peu de temps après dans la province d'Alger, il laissa le commandement de la province au général d'Arlanges, auquel il ne resta bientôt plus, par des rappels successifs, que 3,000 hommes de toutes armes. Ce fut cependant avec cet effectif si insuffisant dans les circonstances embarrassantes où l'on se trouvait, qu'il demeura chargé de deux missions difficiles : un nouveau ravitaillement de la petite garnison du méchouar et l'établissement du camp retranché de l'embouchure de la Tafna. Car ce dernier projet n'avait pu être abandonné. C'est qu'en effet cette question de Rachgoun, tant qu'elle ne sera pas résolue, pèsera sur les destinées de la subdivision de Tlemsên comme pesait jadis, sur celles des villes de la côte, la possession des villes de l'intérieur.

Le général d'Arlanges se mit en marche pour Rachgoun le 7 avril 1836, et ne parvînt à l'embouchure de la Tafna qu'en surmontant les plus grands obstacles, qu'après avoir repoussé les hordes d'Abd-el-Kader, dans un combat sanglant, au fond du ravin de l'Oued-Ghaser.

Les troupes se mirent immédiatement à l'œuvre pour commencer les travaux du camp et des fortifications.'

Pendant que le corps expéditionnaire s'occupait activement de mettre à l'abri ses établissements et ses magasins, Abd-el-Kader, campé à Seba-Chioukr, en présence de nos lignes, d'où on apercevait tous les soirs les feux de ses bivouacs, envoyait des lettres et des émissaires dans toutes les directions, chez toutes les tribus de l'ouest, et au sud, jusque chez les Ouled-Sidi-Chikr. « L'infidèle, leur disait-il, était acculé par lui à la mer et n'osait plus sortir de ses retranchements; il ne lut restait plus aucun moyen d'échapper à la vengeance des musulmans, et il leur promettait son extermination et de riches dépouilles. »

De tous côtés des multitudes innombrables d'individus arrivèrent à sa voix pour se jeter sur une proie qu'elles regardaient comme certaine. Voulant dissimuler à nos yeux ses forces qui augmentaient chaque jour, afin de nous inspirer sécurité et confiance, il se rapprocha de l'Içer et porta son camp derrière le rideau de montagnes dans lesquelles la rivière est encaissée.

Cependant le relief des ouvrages étant assez dessiné pour mettre le camp à l'abri d'une attaque de vive force, le général d'Àrlanges pensa aux isolés du méchouar, à cette poignée de braves qui, perdue au loin, au milieu d'un pays entièrement au pouvoir de l'ennemi, résistait à toutes ses attaques. Une colonne se mit en route pour aller les débloquer et leur porter des vivres. Mais, à peine avait-elle perdu de vue les murs qu'elle venait de quitter, qu'elle fut obligée d'y rentrer après une lutte désespérée de quatre heures et demie contre des forces décuples. Le combat a rendu célèbres le marabout et le village de Sidi-Yakoub des Oulnaça.

A dater de ce jour, nos troupes, étroitement resserrées et toujours observées par l'ennemi, durent se borner à défendre leurs retranchements. D'un autre côté, l'état de la mer ne permettait pas les arrivages et la disette commençait à se faire sentir. Ceci eut fort heureusement bientôt un terme. Mais la situation critique du général ne tarda pas à être connue dans toute la province et y sema de vives inquiétudes. Jugeant qu'il lui était impossible, sans un désastre inévitable, de chercher à ramener par terre à Oran sa division affaiblie encore parla garnison qu'il devait laisser dans les fortifications de la Tafna, il eut un moment l'intention de l'embarquer tout entière et de partir avec elle sur des navires nolisés pour le transport, en laissant dans le camp retranché les troupes nécessaires à sa défense. Les malades venaient déjà d'être évacués par cette voie, lorsque le gouvernement fit connaître au général ses résolutions. En effet, le 6 juin, 4,600 hommes débarquèrent à Rachgoun ; ils étaient sous les ordres du général Bugeaud, qui venait prendre la direction supérieure des opérations, le général d'Arlanges restant toujours investi du commandement de la division. Quelques jours après le débarquement des nouvelles troupes, le camp était complètement débloqué, et le 16 la colonne rentrait à Oran sans avoir eu à tirer un coup de fusil.

Telles sont les circonstances qui ont signalé l'établissement du camp de la Tafna; elles disent assez quelle importance on attachait alors à la possession de ce point, et elles rendent d'autant plus incompréhensible l'abandon dans lequel on le laisse aujourd'hui.

                                                                            à Suivre.................



Commentaires (1)

1. cherif (site web) 20/11/2017

Bonjour, je serais content d'avoir des informations plus poussées sur la tribu des Béni

fouzèches
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